Médias sous contrôle

Malgré l’ouverture du domaine audiovisuel au secteur privé et la diversification de la presse avec l’apparition de nouveaux médias et la croissance de la presse numérique, une grande partie du secteur médiatique reste sous contrôle de certains acteurs clés du monde économique.

Le cas de la presse francophone

Historiquement, la presse francophone ciblait et répondait à l’intérêt d’un lectorat d’élite. L’étude du MOM montre que cela n’a pas changé et qu’un nombre d’investisseurs intéressés la maintiennent en vie. Avec la création de journaux populaires en arabe, tels que Al Massae et Al Akhbar, et l’utilisation de plus en plus répandue de la darija, les journaux français sont de moins en moins lus. Toutefois, ces titres sont maintenus en vie par certains acteurs économiques et politiques du pays.

La presse francophone représente environ 20%  du lectorat étudié par le MOM. Parmi les titres inclus, seul L’Economiste atteint 5% du lectorat total avec 12 999 numéros vendus, ce qui montre à quel point cette catégorie de presse est marginale en ce qui concerne le lectorat.

Sur les huit titres de la presse non partisane sélectionnés pour l’étude, l’un, Le Matin, compte un milliardaire saoudien comme investisseur ; quatre compte l’un des deux ou les deux ministres et milliardaires Aziz Akhannouch et Moulay Hafid Elalamy (La Nouvelle Tribune, Aujourd’hui Le Maroc, La Vie Eco, Les Inspirations ECO) ; la holding royale SNI est présente dans la structure du capital d’EcoMedias ainsi que celle de La Nouvelle Tribune (détenue directement au travers de leur filiale OHIO et indirectement au travers de du groupe bancaire Attijariwafa Bank Group) ; l’homme politique et homme d’affaire Khalid El Hariry est le seul propriétaire de l’hebdomadaire TelQuel.

Investir dans une influence sans retour profitable

Pour ces propriétaires, si le montant des investissements est nettement supérieur à leurs profits, les pertes restent marginales en comparaison du revenu de leurs autres activités. C’est le cas pour la holding royale SNI par exemple.

La survie de ces publications n’est pas seulement due au fait qu’elles sont affiliées à diverses entités du pouvoir. Chaque ligne éditoriale, à l’exception de celle de Telquel à tendance à se focaliser sur des sujets économiques, à adopter un ton lisse plutôt que de questionner, voire contredire l’ordre économique, politique et social.

 De plus, les acteurs économiques clés du pays, tels que Akhannouch et Elalamy investissent au travers de leurs publications, dans une influence qui peut s’avérer bénéfique pour leurs affaires économiques et politiques. Cela devient encore plus parlant quand les investissements sont mis en balance avec l’importance du lectorat : les publications en questions ne sont pas les plus populaires. De fait, il ne s’agit pas vraiment de privilégier la masse mais plutôt une élite triée sur le volet, tout en maintenant en vie ce modèle économique reposant sur des chiffres gonflés, qui fait l’une des spécificités  de la presse francophone.

Une transformation impossible

Si le monopole d’Etat sur le secteur audiovisuel a été supprimé en 2005 suite à un processus d’ouverture au secteur privé, les radios et les télévisions restent largement sous le contrôle de l’Etat. L’entreprise d’Etat SNRT, représente 26,73% de la concentration d’audience radio et 8,67% de l’audience de la télévision, alors que l’entreprise publique/privée SOREAD capitalise 5,62% de l’audience radio et un tiers – 33% avec une seule chaine de télévision. Leur résultats nets, cependant, donnent une autre version des faits et montrent leurs difficultés financières : la SNRT essuie une perte de 700 000 dollars et la SOREAD une perte d’environ 6,1 millions de dollars.

L’un des maux apparent du secteur de la télévision au Maroc semble être la pérennisation d’un modèle économique centralisé sur l’Etat dont découle la ligne éditoriale stricte des chaînes de la SNRT et de 2M.

Avec l’accessibilité des chaînes internationales dans le pays avec la télévision satellitaire, et avec l’émergence de chaines pan-arabes, les chaînes marocaines auraient eu besoin des outils nécessaires pour entrer en concurrence au niveau international. Pourtant, ces dernières sont largement restées sous supervision et n’ont pas pu évoluer en raison de leurs Cahiers des Charges trop restrictifs. En raison de l’intention de l’Etat de contrôler la télévision, qui est l’un de ses canaux les plus populaires, ces chaînes nationales ont fait l’objet d’une approche protectionniste qui a limité leur potentiel de compétition. C’est ce qui a provoqué l’apport d’investissements conséquents sans voir de retour positif sur ces deniers. Aujourd’hui, ce modèle économique montre ses faiblesses. Au moment du lancement de l’étude du MOM au Maroc, deux chaînes de télévision destinées à un public marocain envisageaient de lancer leur activité depuis d’autres pays. Aujourd’hui actives, TéléMaroc et ChadaTV ne se soumettent pas à la procédure de licence délivrée par l’Etat.

Même s’il semble trop tard, voir impossible, qu’une transformation ait lieu, une décision doit être prise concernant un secteur qui draîne beaucoup de financement d’Etat – la SNRT bénéficie de 88% du financement public dédié à tout le secteur médiatique – sans que ses retours ne montrent de retour positif ni même d’amélioration.

Note : par « non partisan », il est entendu « n’appartenant à aucun parti politique ».

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